J'ai réalisé une interview croisée (les mêmes questions) à deux responsables éditoriaux afin de donner la parole aux éditeurs eux mêmes sur certaines questions que vous vous posez, et me posez , souvent en dédicaces, et sur d'autres que je me pose moi même. Premier arrivé, premier servi, Thierry Mornet, (qui entre autre à été le premier à me faire faire de la page, dans les pockets avec la Semic team, merci amigo). Dès que j'aurai les réponses de Jean Wacquet, je vous les posterai!!!;)
Bonjours Messieurs Mornet et Wacquet ! Je vous nomme par ordre alphabétique, comme ça, pas de jaloux!
-Gaaaarde à vous ! Déclinez, noms, prénoms, et fonction:
Thierry Mornet, Responsable Editorial Comics aux Éditions Delcourt… Et amateur de tennis de table, mais on s'en fiche un peu ici.
-Bon, votre fonction là, votre job, ca consiste en quoi en fait ???
Sélectionner des projets étrangers, en majorité Anglo-Saxons, et animer deux labels d'édition BD : Contrebande (albums) et Delcourt Comics (presse)… C'est à dire acheter les droits, commanditer les traductions et le lettrage, adapter les ouvrages, et d'une manière générale faire en sorte qu'ils ressemblent à quelque chose une fois imprimés, qu'ils donnent envie d'être ouverts par les lecteurs et sortent à temps avec le moins de problèmes et de coquille possibles, tout en faisant en sorte que les auteurs et les éditeurs avec lesquels je collabore soient satisfaits.
Bref, un job touche-à-tout.
Et lire de la BD =:-)
-Qu'est-ce qui vous plait le plus dans ce job ?
Si je devais résumer en un seul mot : l'émotion. Celle suscitée par la découverte d'un projet, la rencontre avec des auteurs et des éditeurs, dont beaucoup sont des êtres humains d'exception… et la diversité culturelle que cela engendre. Cela rend le quotidien tout simplement passionnant. Sans oublier aussi, le fait de répondre aux questions barrées d'un pote auteur de BD =:-)
-Vous gagnez bien votre vie??
C'est plutôt la vie qui gagne un peu sur moi chaque jour =:-)
Sérieusement? Oui, suffisamment pour ne pas avoir à me faire de souci pour le quotidien de mes minots et de ma douce… et ainsi pouvoir me concentrer sur tous les aspects passionnants de ce job. Sans passion pour ce domaine d'activité, autant chercher un job ailleurs.
-C'est à la solde de qui ?( Sans mauvais jeu de mots)
De personne.
Par principe et sans être mercenaire, j'ai toujours considéré que je travaillais AVEC quelqu'un, pas POUR quelqu'un.
-Comment en êtes-vous arrivé là? Z'avez pas honte non??
Euh… Ne dis pas à mes parents que je fais de la BD, ils croient toujours que j'ai un vrai job =:-)
Par passion. Je lisais de la BD étant minot… et je n'ai jamais arrêté depuis. En deux mots, je suis passé par la case "autres jobs" pendant 10 ans, avant de participer à la vie de quelques pro-zines comme Scarce (sur les comics) et l'Inédit. Parallèlement, j'étais rédacteur pour quelques revues Panini (Hulk, Marvel le Magazine et Kaboom). Les Éditions Semic m'ont proposé de reprendre la gestion de leur catalogue. J'y suis resté pendant 6 ans avant de partir, et de débuter une collaboration avec Guy Delcourt pour animer Contrebande.
Et c'est peut-être de la simple dialectique, mais je ne considère pas être "arrivé"… Je suis toujours en chemin =:-)
-Et les enfants, ça va???
Ça baigne, merci. J'essaye de ne pas les noyer sous la BD =:)
-Que pensez-vous de la production, sur-production? Actuelle ?
Qu'elle est réelle, mais qu'il ne faut pas pour autant jeter le bébé avec l'eau du bain.
Plusieurs constats : jamais la BD n'a offert autant de diversité aux lecteurs, ni autant de qualité.
Par ailleurs, la créativité a rarement autant été aussi vive. En revanche, on ne peut que constater un état de fait certain : les albums bénéficient de moins en moins de temps d'exposition dans les librairies.
-La BD est-elle en crise? Et pensez vous que la crise internationale aura un impact direct dessus?
Cela fait des années que l'on entend dire que la BD est en crise. Il faudrait savoir sur ce que l'on entend par cela.
Si cette crise signifie que les livres se vendent moins bien, c'est vrai pour certains titres, et c'est faux globalement.
Si cette crise implique qu'il est plus difficile pour les (jeunes) auteurs de vivre de la BD, oui, c'est sans doute vrai… Et pourtant, le système Français - sans être idéal - reste l'un de ceux a monde qui protège le mieux les créateurs.
Quant à la crise internationale, trop tôt pour le dire. Mais historiquement, en temps de crise, les gens ont besoin de se changer les idées, de s'évader. La lecture d'une BD permet cela. Autre constat : que cela soit en temps de crise ou non, les gens qui achètent de la BD sont relativement à l'aise financièrement, car les livres sont chers d'une manière générale. Ils ne sont pas forcément les premiers “impactés" par la crise. Donc, dans une certaine mesure, ils continueront à acheter de la BD. peut-être moins qu'avant, ou en sélectionnant plus et mieux.
-Quid du téléchargements, et de l'ère du numérique? Notre média peut-il subir le sort du monde de la musique et de l'industrie du film? Y avez vous pensé, et que proposez vous?
L'ère numérique est sur nous. Quoi qu'on en pense, que l'on aime ou pas. Donc faisons avec.
En revanche, à ce jour, il n'existe pas de système techniquement satisfaisant et surtout de modèle économique qui permette de soutenir la BD numérique.
Oui, il y a un risque évident que la BD suive le chemin sans retour de la musique… MAIS, et c'est un gros mais, la dématérialisation de la BD est moins évidente que dans le cas de la musique. La BD dépend encore plus, à mon sens, de son support : le papier.
Nous faisons plus qu'y penser. Une cellule de veille a été créée chez Delcourt qui suit les évolutions, les publications sur le sujet, afin d'être prêt lorsque l'aspect technologique et les aspirations des lecteurs seront au diapason.
-Quid de la protection de la planète?? Les BDs, c'est du papier après-tout?
Oui, c'est certain. Mais par nature, le livre est sans doute l'un des objets les plus nobles créés par l'homme, que cela soit pour véhiculer du savoir ou du divertissement.
Alors devons-nous montrer du doigt les livres ou nous attaquer à des industries plus polluantes et plus dévastatrices?
Devons-nous intervenir pour stopper la disparition de la forêt Amazonienne, orchestrée par des multi-nationales qui exploitent les ressources naturelles sans vergogne ou plutôt interdire les livres, quoique nous pourrions peut-être viser en priorité la publication de torchons disponibles en kiosques? Difficile, car on s'approche dangereusement d'idées totalitaires… visant à interdire ce qui ne serait pas "convenable" (pour qui? Aux yeux de qui?).
On parle d'éco-taxe pour les fabricants automobiles. Pourquoi ne pas envisager par exemple qu'une éco-taxe soit créée pour les éditeurs, les imprimeurs et les marchands de papier afin de favoriser le reboisement?
Je reste malheureusement certain qu'en l'absence de réelle volonté politique supra-nationale, avancer ce genre de proposition revient à se soulager dans un violon…
-Peut-on imaginer un jour du placement de produit dans les BDs??
Cela se pratique d'ores et déjà depuis longtemps dans la presse. Pourquoi pas l'imaginer dans les BDs. C'est déjà le cas pour certaines éditions spéciales.
Le croisement multimédia amènera peut-être des packaging où BD, DVD et d'autres supports et/ou d'autres produits seront packagés ensemble.
En revanche, la question légale (taux de TVA, etc.) peut avoir son incidence sur la faisabilité de ce type de projet.
-Que répondez-vous aux lecteurs qui en ont marre d'avoir des séries avortées? Est-ce dû aux éditeurs, aux auteurs, aux deux?
Que la responsabilité d'un éditeur est d'assurer auprès du lecteur un minimum de "service", c'est à dire que le récit connaisse une conclusion satisfaisante à la lecture. Cela peut inciter un premier tome à se lire de façon unique, comme un one-shot… ou bien imposer moralement que cet éditeur publie un second tome. Mais il n'y a pas de législation dans ce domaine, contrairement aux domaines technologiques, par exemple où le SAV est rentré dans les meurs. Lorsque l'on achète une TV, pièces et main d'œuvre pendant un an sont gratuites.
En BD, cette sorte de SAV, ce service / devoir au lecteur pourrait impliquer l'obligation de lui fournir la fin du récit.
-Le manga, les indé, l'asso, la BD européenne mainstream, le comics, pour vous c'est : ultimate fatal war ou même combat?
Même combat. Ceux qui alimentent les querelles de clocher entre les genres ne font preuve que d'une chose : de leur étroitesse d'esprit et de leur manque d'ouverture. La Bande Dessinée est avant tout cette capacité à mêler du texte et de l'image, quelle que soit son origine.
En revanche, comme dans tout, il y a du tri à faire. Tout ce qui est estampillé Manga lorsque l'on est amateur d'Asian-culture n'est pas bon. De même, tout ce qui vient des USA n'est pas forcément du mauvais super-héros moule-burne bas du front. Et la BD Franco-Belge n'est pas - non plus - constituée uniquement de "séries à papa".
Cela fait des années que je lis de la manga, des comics et de la BD dite traditionnelle Franco-Belge… et que je trouve que certains acteurs et lecteurs sont victimes de représentations et d'idées reçues sur l'un ou sur l'autre des genres. Qui a dit qu'il était impossible d'aimer plusieurs genres ou formats? En animant Contrebande, j'essaye justement de refléter cet éclectisme qui me semble à la fois bienvenu et salvateur !
Fromage ou désert? Les deux de préférence. Merci !
Et si - à l'instar de la vraie vie - le multi-culturalisme et le mélange étaient la clef? La BD Franco-Belge se nourrit de comics et de manga, de ses codes graphiques et de son ingéniosité? Tant mieux ! Le comics bave sur la qualité narrative des auteurs Franco-Belge, leur minutie et la qualité de nos albums? Again, tant mieux !
La consanguinité, qu'elle soit physique ou intellectuelle : voilà l'ennemi =:-)
Amateurs de récits en bande dessinée de tous les pays, unissez-vous ! =:-)
-Avez-vous un rêve que vous voudriez accomplir dans le cadre de votre travail et dont vous pourriez nous parler???
Le jour où les idées et les envies se tariront et que les projets s'appauvriront, il sera temps de raccrocher, donc oui… On ne se lasse jamais du fait d'être mêlé à la création de près : faire naître un projet, amener des auteurs à se rencontrer afin qu'il deviennent une équipe de créateurs, trouver des idées de synergie, développer des concepts, etc. Miam !! Il est là le rêve.
En revanche, s'il fallait résumer, je crois que cela serait simplement d'avoir la charge d'un projet BD qui fait VRAIMENT bouger les choses, socialement, politiquement, moralement… Quelque chose qui touche suffisamment la conscience des lecteurs pour qu'ils aient envie de ne pas s'arrêter à la simple lecture des pages.
-Même si les choses avancent, avec quelques émissions TV, la BD reste le média culturel le moins développé. Pensez-vous qu'un jour on puisse avoir de la BD avec une grosse exposition? Pourquoi pas une chaine TV, des pubs TV, bref, que la BD devienne un vrai média de masse??
C'est avant tout une question d'argent. La BD n'a jamais véhiculé d'énormes sommes d'argent.
Rien n'empêche les éditeurs de faire de la pub TV dorénavant… si ce n'est le coût intrinsèque d'insertions de spots (quoique, plus sur les chaînes du service public bientôt. Pardon? On ne parle pas politique? Ah, bon… Dommage. Il y aurait à dire…).
Internet en revanche joue ce rôle, et la communauté BD est très active sur ce support.
-Y-a t'il une question que vous auriez aimé que je vous pose, et que j'aurais oubliée???
Ah, non, ça suffit comme ça. Tu viens de suffisamment nous bombarder de questions barrées =:-)
Merci pour vos réponse les enfants, je vous fais des poutous tiens;)
Same here, Buddy !
Cheers
A++
T